Je la regarde en crocodile, je suis dans l'eau. Elle est au bord, sur la margelle sous un chapeau de paille. Dans le bassin ça nage, ca mouille, ca s'arrose et ca piaille. Elle lit, tranquille sur son transat, en solitaire. Elle a toujours lu comme ça, au milieu du flou, du stress, du bordel, de la pagaille. Elle lit depuis des lustres. Elle a lu dans mes yeux quand je l'ai rencontrée. Elle a lu les lettres enflammées que je lui ai envoyées, c'était avant les sms qui riment avec faiblesses. Elle a lu mes livres avant que je les ai publiés. Elle a lu sereine à l'hôpital, quand je me portais pâle. Elle lit comme ça depuis longtemps. J'envie sa régularité, son opiniâtreté, son coeur à l'ouvrage. Moi je lis comme je suis, par à coup, avec frénésie, avec l'âme d'un illettré. Je m'arrête 6 mois, je lis du html, cette écriture jetable, des billets sans douceur et les mots des portables. Ensuite je vais chez le libraire et je me goinfre. Elle non. Elle lit chaque jour, studieuse, à l'ancienne, sachant s'arrêter sur les lettres, le dos droit et l'esprit sage. Souvent elle laisse traîner un volume ici ou là, près du lit conjugal abandonne une reliure comme un appât. Le mari se dresse alors en primate, saisit la proie et part aux toilettes regarder ce qu'il y a. Je suis dans l'eau et je l'observe. Est-il possible d'interrompre cette lecture qui dure depuis longtemps ? Corner une page, faire une tâche de gras, bousculer un chapitre ou la prendre à la hussarde...sur une table des matières. Que lit-elle entre les lignes que je lui griffonne sur notre vie brouillonne ? Me le dira-t-elle jamais ? Lundi dernier, la liseuse a eu 40 ans oserai-je lui dire, dix ans après, qu'elle reste une énigme quand je la regarde lire.





Quel élégant manque de délicatesse !
Rédigé par: Bôôh | 03 juillet 2008 à 19:13
Un de vos plus jolis post avec un autre titré Gilles et un autre d'antan sur une orange pelée dans le train
Rédigé par: Ann Arois | 03 juillet 2008 à 21:43
Je croyas depuis hier que j'avais l'âme en pierre car j'ai du mal à hurler ma joie avec mes congénères pour la libération d'Ingrid Bétancourt, je suis contente pour elle, mais pas démonstrative. Je lis ce post et j'ai les larmes aux yeux.
Elle a de la chance de la liseuse d'être aimée par ce crocudile et moi j'ai de la chance de savoir que je peux être émue par ce même crocodile.
Merci David.
Rédigé par: Béatrice | 04 juillet 2008 à 11:26
On se sent indiscret, mais on lit quand même ce petit mot comme trouvé dans le tiroir d'une table de nuit ou plié dans un livre, et écrit comme pour ne pas être lu par l'intéressée, il a l'air plus sincère, sans calcul.
Elle fait semblant de lire, mais peut-être qu'elle pense : "cette grosse baleine d'eau douce, pourquoi elle m'éclabousse".
C'est incroyable, ce croquis pris sur le vif dans la piscine, vous écrivez sous l'eau, comme les plongeurs sous-marins?
Rédigé par: mme petit poisson | 05 juillet 2008 à 21:27
Bonjour
et merci pour ce joli billet....
Rédigé par: Céline | 09 juillet 2008 à 10:56
Bonjour David, merci pour ce billet si émouvant... merci à la liseuse de l'avoir inspiré et à vous de l'avoir partagé.
Rédigé par: Anna (Resp. Communauté TypePad) | 10 juillet 2008 à 11:38
ca se sent tout de suite quand il y a de l'amour dans une note...
Rédigé par: MLle A | 24 juillet 2008 à 11:02
Pas de larmes aux yeux pour moi en lisant ce cri d'amour, mais un secret espoir que chacune d'entre nous pourrait, un jour, être ainsi observée par l'homme qu'elle aime, avec tendresse, curiosité, admiration et amour infini.
Rédigé par: Flo | 09 novembre 2008 à 22:49