Quand j’écoute et que je regarde les messages de la vie publique, j’entends une musique qui m’enseigne le manque d’Ingrid, le besoin inextinguible d’éteindre...la flamme (ou de la sauver d’ailleurs). Quand je lis les blogs, je sens aussi que le fascisme guette et qu’il faut haïr Nicolas Sarkozy. Je sens ces messages vecteurs de sentiments militants que je n'arrive pas à faire miens. Des sentiments citoyens, des révoltes fortes et droites. Quand je dis « des sentiments », je parle de ceux que je pourrais partager avec ceux qui saignent, pleurent, se dressent à la radio ou la télévision. Ce bruit moyen, cette fréquence tranquille qui enseigne l’amour, la compassion, la rébellion ou l’indignation, je ne sais pas me régler dessus. Je me pose souvent la question de cette indifférence.
J’arrête un passant, j’interpelle une caissière, je dis à un agent « je me sens coupable car Ingrid ne me manque pas. Je veux pour ses proches qu’elle revienne ni plus ni moins que tous ceux qui sont partis. Mais mon cœur est froid. Je ne parviens pas à crier il faut qu'Ingrid revienne ! et je m’en veux ». La caissière, l’agent et le passant me regardent comme si j’étais fou.
Je me demande si cette indifférence est coupable ? Si ma distance n’est pas une lâcheté. Si mon sourcil perplexe n’a pas l’accent circonflexe et circonspect du cynisme. Je suis pourtant convaincu que les défenseurs, les révoltés, les manifestants, les résistants ont combattu dans le passé pour que je vive mieux aujourd’hui. Je leur suis sincèrement reconnaissant. Je les respecte. Je dois la gratitude aux luttes passées et à venir. Je devrais m’engager, moi aussi.
Hélas, mes engagements sont domestiques, mes indignations ne sont que de courtes vues. Le confort, sans doute. Ma haine, ma compassion, mes émotions ne sont pas politiques et ne s’épanouissent que dans le quotidien des tiroirs à chaussettes et des paniers de linge sale. Ce week-end pourtant, je me suis demandé si Baba, le sans-papier qui s’est jeté dans la Marne, n’aurait pas lui aussi mérité un soupçon de cette indignation collective ; la même qui nous fait courir après la flamme ou attendre avec « impatience » le retour d’Ingrid, l’icône sans nom. J’y ai pensé, en douce, ça m’a tenu plusieurs jours. Et puis c'est parti.
Mes sentiments étaient pris ailleurs, brûlés ou chauffés par d’autres de ces flammes qui s’allument et s’éteignent sous les brûleurs de la vie privée.





En voulant vous faire témoin, vous vous constituez, M. Abiker, en symptôme : remarquer ces éructations d'émotions est une chose, tâcher de justifier son indifférence à leur égard une autre. C'est cela qui est véritablement indignant : non pas être indifférent, mais devoir ne pas l'être. Etrange en effet comment l'on exige de nous l'indignation quotidienne - à moins que ce soit un besoin religieux : voilà le Mal, combattons-le ensemble. Une des solutions est de les relativiser en les confrontant à d'autres maux (ce jeune Malien, cas révoltant avec raison parce qu'absurde). C'est la méthode pyrrhonienne : contrebalancer un argument par un autre pour ne pas avoir à trancher. Je préconiserais pour ma part une indifférence plus joyeuse parce que n'ayant pas à se justifier, une indifférence qui serait cette fois non plus conquise mais telle une Stimmung (e.g. l'angoisse chez Heidegger est telle : ce qui détermine tout sentiment en n'étant pas elle-même un sentiment, le fond (Grund) du sentiment qui constitue un horizon d'affects). Qu'est-ce à dire ici ? Que l'indifférence est ce à partir de quoi on réagit aux événements. Non pas qu'elle soit revandiquée (purement négative), mais plutôt débordante : je suis indifférent non parce que cela m'indiffère (encore un jugement) mais parce que je n'ai rien à y faire. Nul jeu de mot : ma vie (mon être eussions-nous dit si l'on ne craignait de passer pour pompeux) se fait ailleurs, elle s'occupe d'autre chose. C'est une indifférence par défaut - non pas celle du Jardin privé d'Epicure qui semble vous guêtez M. Abiker - parce qu'à défaut d'être indigné, je considère ces événements en différé : leur urgence n'est pas la mienne, leur tempo n'est pas celui de mes sentiments habituels. Bref, le temps qui exige de telles émotions n'est pas celui avec lequel je vis au quotidien - on évite ainsi le risque du "repli" individuel.
Bien à vous,
T. David.
PS : j'ai volontiers esquivé d'interroger la gravité de ces événements, c'est qu'elle ne me semblez pas décisive ici. Je me permets juste - opinion - de souligner une gêne face à l'affaire Betancourt : si cette dame respectable (n'étant pas intime, je ne peux la nommer "Ingrid") a besoin de soins, faut-il envoyer un avion-hôpital ? L'Amérique latine est-elle à se point arriérée qu'elle ne puisse assister une de ces citoyennes ? - parce qu'on croit tout de suite que Mme Betancourt sera rappatriée sous escorte en pays civilisé (Paris) : elle est aussi, d'abord, colombienne et ex. élue de Colombie...
Pour toute réponse avant 10 jours (je dois m'absenter) : thierrydavid[at]tiscali.fr
Rédigé par: Thierry David | 08 avril 2008 à 14:58
Ah David, comme votre billet me fait du bien. Je déculpabilise enfin à travers votre bouche, ou plutôt votre main. Quelle jolie phrase que votre dernière phrase. Restez vous même. Et sachez que vous n'êtes point seul.
Rédigé par: Ann Arois | 08 avril 2008 à 19:34
Je ne vais pas vous faire un cours de bonté chretienne, pas le temps. Ni même de pleurer Ingrid, malheureusement.
Mais qu'est-ce qu'elle est belle, votre dernière phrase !
Rédigé par: ecaterina | 08 avril 2008 à 20:26
Vous n'imaginez pas quel point je vous rejoins..
je viens aujourd'hui d'en parler sur mon blog, avec infiniment moins d'honnêteté que vous..
Rédigé par: richard | 08 avril 2008 à 22:46
Oui d'accord, mais pour le truc qui guette (un grand mot que vous avez mis là) et le côté "out of control" de zy, si des fois il y avait des signes tangibles qu'"il inverse les priorités" (pour faire très court), soyez pas trop mou du bide.
Le camp des incrédules, il en faut, parce que surdramatiser, ça joue un mauvais jeu, mais des incrédules vigilants.
Parce que sinon, je fais un rêve moi aussi, pas plus tard que là tout de suite, c'est l'heure.
C'est Alain Korkos qui analyse "la liberté guidant le peuple" de Delacroix, (on sait pas pourquoi. Enfin, je l'ai en puzzle, en petit). Alain Korkos a le visage anamorphosé, et sa bouche reste grande ouverte quand il parle, très calmement malgré tout et les lettres à l'endroit. Quand il bouge le bras, on voit plein de bras (comme Duchamps descendant l'escalier).
Il dit : "Voyez, l'intello en retrait, l'air pas trop combatif, ou peureux?, celui qui tient le fusil à deux mains, en le dirigeant vers la dame, (dame aux seins étrangement nus, l'intello doit être en train de se dire que la vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie)..., alors, regardez bien, on reconnait le visage de David sous le haut de forme, son portrait craché (c'est une expression, ne visualisez pas, merci d'avance). Et sur la droite, le petit poulbot hardi qui s'enflamme : Judith".
Kork continue : "Il s'agit d'une période "aux armes citoyens piétinant le cadavre" typique de cette époque". Il ajoute : "Je ne dirais pas que Delacroix a copié, non, mais tout s'inspire de tout, et probable qu'@si l'a influencé, inconsciemment."
Rédigé par: mme petit poisson | 09 avril 2008 à 01:59
C'est très banal mais... j'aime beaucoup ces mots. Ils sont beaux. Tout simplement.
Rédigé par: Nath | 10 avril 2008 à 09:06
Comment magnifier nos troubles pensées et nos petites vies doucement tranquilles...
Rédigé par: armel | 10 avril 2008 à 09:39
" Ce bruit moyen "...
Tout est là.
Merci d'avoir mis le doigt (et mes yeux) dessus.
Rédigé par: laurentmorance@yahoo.fr | 10 avril 2008 à 11:03
" Ce bruit moyen "...
Tout est là.
Merci d'avoir mis le doigt (et mes yeux) dessus.
Rédigé par: laurentmorance@yahoo.fr | 10 avril 2008 à 11:04
En étant indifférent, vous n'êtes donc pas différent, selon la logique étymologique. Etrange n'est-ce pas ? Si on est in-différent,contraire de différent, on ressemble aux autres. Etre indifférent serait donc devenir le miroir de l'autre , son ego, son double, son co-pain. Utopie du vocabulaire ? Et l'indifférent ressemble à quels autres ? Vous ressemblez dans votre indifférence à vos lecteurs qui vous apprécient, et dans le lot, à moi que le sarkozysme primaire insupporte ainsi que tout ce qu'on nous impose de penser pour être bien comme il faut. L'indifférence ne devrait pas être condamnable, puisqu'elle exprime la neutralité en son sens premier. Ce qui est indifférent est neutre, ni bon ni mauvais, ni blanc ni noir, ni de droite ni de gauche, un équilibre suspendu qu'il est utile d'observer parfois. Ce qui n'empêche pas, comme vous le dites si bien, d'avoir d'autres préoccupations que les médias ne soulèvent pas. Il faudrait que les journalistes et les politiques soient un peu plus indifférents à certaines questions et ne cherchent pas toujours à brosser notre humeur dans le sens du poil.
Rédigé par: grillon | 10 avril 2008 à 19:36
David, cette note ne vous a-t-elle pas été inspirée par votre participation à la grand messe d'asi autour de Robert Ménard ?
http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=631
Rédigé par: armel | 11 avril 2008 à 10:45
Vos propos sont courageux ; le climat ambiant, l'idéologie bien-pensante, notre éducation judéo-chrétienne nous contraignent à ne pas ignorer le sort d'Ingrid. Pourtant... combien d'énergie déployée pour une âme tandis que d'autres, pauvres et misérables, meurent dans l'indifférence générale! Mais c'est qu'elle n'est plus une âme comme les autres :elle est une icône ; elle représente tous les suppliciés, tous les militants qui mettent en jeu leur vie dans le combat.
Rédigé par: Auteure | 11 avril 2008 à 13:54
C'est assez classique comme sentiment, non?
http://fr.youtube.com/watch?v=FqNjzXSY1SQ
When we were young, we pledged allegiance every morning of our lives
The classroom rang with children's voices under teacher's watchful eye
We learned about the world around us at our desks and at dinnertime
Reminded of the starving children, we cleaned our plates with guilty minds
And the stones in the road shone like diamonds in the dust
And then a voice called to us to make our way back home
When I was ten, my father held me on his shoulders above the crowd
To see a train draped in mourning pass slowly through our town
His widow kneeled with all their children at the sacred burial ground
And the TV glowed that long hot summer with all the cities burning down
And the stones in the road flew out beneath our bicycle tires
Worlds removed from all those fires as we raced each other home
And now we drink our coffee on the run, we climb that ladder rung by rung
We are the daughters and the sons, and here's the line that's missing
The starving children have been replaced by souls out on the street
We give a dollar when we pass, and hope our eyes don't meet
We pencil in, we cancel out, we crave the corner suite
We kiss your ass, we make you hold, we doctor the receipt
And the stones in the road fly out from beneath our wheels
Another day, another deal, before we get back home
And the stones in the road leave a mark from whence they came
A thousand points of light or shame, baby, I don't know
Stones in the road - Mary Chapin Carpenter
Rédigé par: Lo | 11 avril 2008 à 15:02
l'art de dire(d'écrire) ce que nous(je) pense tout haut... merci pour ce moment de réconciliation avec moi-même.
Rédigé par: misterPING | 15 avril 2008 à 16:41
Interroger sa sensibilité, c'est aussi interroger la sensibilité collective car la seconde semble diriger la première... Semble car elle paraît ne pas avoir prise sur vous. Bien ou mal, peu importe, l'essentiel étant que vous, et à priori quelque uns de vos lecteurs, parviennent à garder de la distance face aux évènements. Il faut par contre prendre garde à ce que cette distance - salutaire - ne soit pas dictée par le désir, si français, de s'opposer à la majorité, même lorsque les causes sont justes et dignes.
Rédigé par: Cyril | 15 avril 2008 à 16:59
Etre concerné par Baba plus qu'Ingrid,ça s'appelle la Loi de Proximité toot simplement.....
Rédigé par: tymilk | 17 avril 2008 à 12:44
Je dirais exactement l'inverse. La loi de proximité conduit à sanctifier Ingrid, femme, avec des attaches françaises, championne de la com' alors qu'elle n'a fait qu'1% quand elle s'est présentée dans son pays. J'ajoute que la proximité avec Ingrid est organisée de manière nationale. La proximité des esprits avec Baba, vous m'en reparlerez. Ce n'est pas un pb de proximité mais de hiérarchie de l'information et de hiérarchie de l'émotion.
Rédigé par: David ABIKER | 18 avril 2008 à 07:58