C’était un document public devenu ultra-secret par les mystères d’une sorte d’oubli collectif. Bien qu’accessible à tous, il avait terriblement quitté les esprits.
Les difficultés ont commencé quand j’ai voulu mettre la main dessus. On m’avait donné des références, des noms de femmes travaillant derrières des portes. Rien à faire. Je me perdais dans les couloirs. Je tournais en rond, me trompais d’étage, de nom et de service. Les verrous des épaisses portes à hublot qui menaient aux studios me rendaient claustrophobe. J’étais nouveau, je confondais le musée avec la documentation, les archives avec la centrale thermique, l’abri anti-atomique avec l’INA. Un plombier croisé devant le 106 m’avait dit « l’INA ? Mais ils sont plus là ! ».
Le 14 décembre 1963… Ce jour-là il avait prononcé un discours pour inaugurer la Maison de la Radio. Il était venu comme d’hab’ en déesse noire avec des flics partout et le Peyrefitte qui l’appelait Mon Général. Il y avait eu un spectacle avec des sons et lumières. J’avais cru trouver sur Internet les retranscriptions écrites de sa parole radiodiffusée en son stéréophonique, mais il n’y avait que des morceaux tronqués sur des sites qui criaient toujours à la censure de l’information sous ses deux mandats.
Malgré ça j’étais tombé au hasard des clics sur cet extrait prometteur.
« L'idée que nous nous faisons de la France et l'idée que s'en font les autres dépendent, maintenant, dans une large mesure, de ce qui est, à partir d'ici, donné à voir, à entendre, à comprendre et qui frappe, au même instant, une innombrable multitude ».
Une innombrable multitude !
La multitude innombrable voila un mot qui disait merde à l’audimat.
En 1963, l’audimat n’existait pas ; il pouvait donc le nommer innombrable multitude sans que personne n’aille vérifier les courbes d’audience. L’innombrable multitude bizarrement me faisait penser à l’armée des ombres. Les deux formules avaient des sonorités cousines. Et puis lui avait débuté à la radio pour prendre, 23 ans plus tard sa retraite à la radio. L’armée des ombres et l’innombrable multitude me trottaient dans la tête à mesure que je progressais dans les couloirs oranges et marrons du 116 avenue Pdt Kennedy.
L’innombrable multitude me donnait surtout l’envie de mettre la main sur ce discours pour le lire dans son intégralité. Mais l’avait-on seulement numérisé ? Devrais-je le consulter sur microfilm ? Ne trouverais-je qu’un dossier de papier jaunis au fond d’une salle d’archives aussi poussiéreuse que mal éclairée ? Faudrait-il mettre des gants pour tourner les pages ?
Et puis le miracle se produit. On me dit d’aller voir B.
B.,je le sus quand je la rencontrai enfin, était une jeune femme née bien après le 14 décembre 1963 et même après mai 68.
B. comprit tout de suite.
- Bien sûr qu’on a ce discours, il ne doit pas être loin.
- C’est vrai ? j’ai dit avec un regard de chien soulagé.
- C’est pour écouter ou pour emporter ?
- C’est pour lire et l’envoyer à Nicolas, j’ai dit en faisant le malin.
- C’est vrai qu’il aime bien les médias notre président.
Elle m’a laissé dans la salle de consultation avec le compte rendu original. Un type avant moi l’avait consulté il y a 20 ans, c’était marqué sur une fiche. En 1983, un certain Gilbert Lemieux. Elle m’a tendu un formulaire à remplir.
- C’est pour nos statistiques elle a dit en refermant la porte doucement.
Seul, j’ai ouvert le dossier, libérant du papier une parole qui sentait le moisi. D’abord j’ai survolé les caractères noir goudron de machine à écrire et puis j’ai commencé à lire. Une fois chambrés, les mots libéraient leur saveur, son style inimitable et cette façon précise d’utiliser les virgules et de mettre une majuscule à Radio. Sans oublier l’innombrable multitude.
« A tant d’idées, d’images, de sons, lancés sur les ondes merveilleuses, à ces rafales de suggestions déclenchées vers la foule secrète des esprits, à un tel mode d’expression du monde offert par la diffusion instantanée des nouvelles et des œuvres, bref à la Radio, fallait-il une maison ?
Oui !
Car, pour étendues que soient ses limites, dispersées ses sources, variées ses émissions, la Radio est une action humaine, autrement dit collective. Sans doute, se nourrit-elle de la capacité des individus. Mais elle exige, pour être valable, l’effort conjugué des équipes. Or, le monument complexe et imposant, mais unitaire et circulaire, qui l’abritera désormais est le signe de l’organisation, de la concentration et de la cohésion, dont dépendent aussi son audience et son influence.
Quelles responsabilités incombent à ce vaste ensemble !
Après la parole, le dessin, la scène, l’écriture, l’imprimerie, la photo, voici, qu’à son tour, la Radio s’est saisie du contact direct avec les intelligences, les sensibilités, les volontés. Par tout ce qu’elle projette de vivant et d’émouvant, par la façon qui est la sienne, péremptoire et immédiate, elle est le moyen d’information adapté par excellence à notre époque mécanisée, agglomérée et précipitée.
Mais, comme ce qui est utile aux âmes ne l’est qu’en vertu d’une grande cause et comme nous avons choisi la nôtre, il faut que la Radio soit française, tout en captant sans parti pris et en répandant sans exclusive les courants de l’événement, de l’art, de la science, de la politique, concoure à la liberté, à la dignité, à la solidarité des hommes.
Cette responsabilité humaine est en même temps nationale.
La Radiodiffusion Télévision Française, par le fait qu’elle jaillit de notre esprit, qu’elle s’exprime en notre langue, qu’elle tient à notre technique, qu’elle évoque les gens et les choses de chez nous, assume un rôle unique de représentation. L’idée que nous nous faisons de la France et l’idée que s’en font les autres dépendent maintenant, dans une large mesure, de ce qui est, à partir d’ici, donné à voir, à entendre, à comprendre, et qui frappe, au même instant, une innombrable multitude.
Dans cette vie de société qu’instituent entre les citoyens, ainsi qu’entre les pays, tant de communications, il s’agit que la France apparaissent telle qu’elle est, je veux dire aux prises avec ses peines et ses problèmes, mais vivant pleinement son siècle, en grand essor de progrès, bienveillante à l’égard de tous les peuples de la terre. Car, si la réalité d’un fait ou d’un moment particulier peut parfois prendre les traits du doute, de l’amertume et de la division, la vérité totale et profonde de la France, c’est la foi, l’espoir et la fraternité.
Telle doit être l’inspiration de notre Radio Française ».
Je savais qu’il y avait eu Peyrefitte, les coups de fil quand la revue de presse ne plaisait pas à l’Elysée, les pressions, les contrôles. Je savais tout ça. Mais en même temps, je sentais qu’on n’aurait plus jamais une telle délicatesse grammaticale, une telle affinité avec le média, une si noble tension sur l’objectif. Jamais plus. Sans doute est-ce pour cette raison que le texte ne traînait plus, qu’on l’avait si bien rangé, qu’il ne s’en trouvait même pas une reproduction sur internet.
B. est revenue avec son beau sourire.
Une documentaliste qui trouve ce que vous demandez dans le quart d’heure, c’est aussi fort qu’un coup de foudre j’ai pensé en regardant ses mains soignées et en réalisant qu’elle ne faisait aucun bruit quand elle marchait.
B. m’avait fait la photocopie. Je l’ai remercié en lui indiquant que je reviendrais sûrement pour écouter la première heure de diffusion de France Info en 1987.
Je lui ai tendu le formulaire statistique dûment renseigné et je suis parti, mon discours public ultra-secret dans la poche.
Publié il y a un an pile poil ou presque sur Arretsurimages.net